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Agura et Seiza (08-02-2014)

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Afin d'inaugurer en bonne et due forme cette rubrique "clin d’œil", je me suis remué longtemps les méninges, torturé les neurones. 

Est-ce qu’un article détaillé et richement annoté sur « la technique japonaise yosegi zukuri chez les sculpteurs de l’école Jôchô » aurait fidélisé les visiteurs d’Art à Z? Est-ce que ma réflexion teintée de considérations philosophico-bobo sur l’Art, avec un grand A, aurait emporté l’adhésion enthousiaste des internautes?

Il est permis d’en douter! Alors, pour mettre un terme à cette angoisse de la première page, mon choix s’est finalement porté sur un concept simple mais efficace : « l’Image du Jour ».

 L’Image du Jour » est mal cadrée (pardonnez Dame Nature pour ne pas avoir accordé à l’auteur de ce texte les talents d’un Doisneau ou d’un Bobin !) et son thème des plus futiles : une affichette publicitaire comme il en existe des milliers dans les habitacles des tramways et métros japonais. Et pourtant, je la trouve riche d’enseignements cette réclame pour délicieux gâteaux fourrés !

La photo fut prise en septembre 2010 à Hiroshima sur la ligne du tramway N°5. Le pays enregistrait des pics de chaleurs, guère habituels pour la saison. Mon regard vitreux d’Occidental peu habitué à cette atmosphère d’étuve fut subitement happé par cette réclame au-dessus de ma tête. Devant cette représentation anodine d’une famille à l’heure du goûter, je n’ai pu m’empêcher de sourire.

Allez, un peu de psychologie de zinc n’a jamais fait de mal : laissez-moi vous faire part des quelques conclusions obtenues suite à mon observation de la famille Kashi (gâteau pour les intimes). Déjà, nous est rappelé ici qu’un grand nombre d’activités (dormir, prendre un repas, se divertir, dévorer de délicieux gâteaux en famille, etc.) se pratiquent à même le sol de la maison traditionnelle (afficionados des chaises et canapés, veuillez passer votre chemin ou daigner vous agenouiller). Il faut cependant observer quelques règles de savoir-vivre. Les jambes de Papi Kashi n’apparaissent pas sous cette table basse mais on peut supposer que ce cher aïeul s’est confortablement assis les jambes croisées. Son grand âge et surtout son sexe lui permettent d’adopter la position agura ou position détendue.

Mamie Kashi et Maman Kashi peuvent-elle adopter le même comportement ? Certainement pas ! On le voit bien : Maman Kashi s’est consciencieusement assise sur ses genoux. Cette position beaucoup plus inconfortable est celle de l’extrême politesse ou seiza. Si les enfants tardent à finir leur verre de thé vert, si des picotements commencent à se faire sentir au niveau des orteils, la bienséance autorise Maman Kashi à replier ses jambes sur le côté ! Ouf !

Mais Maman Kashi n’a pas de chance : les vêtements ajustés de trop près, que les Occidentaux ont introduits sur l’archipel progressivement à partir de la fin du XIXe siècle, ont rendu ces postures encore moins confortables. Ah les horribles paires de jeans ! Rien de mieux que le vêtement national, le fameux kimono (littéralement la chose qu’on porte) pour seizaier (le verbe est de moi, inutile de le rechercher dans un Bescherelle !) à son aise sur un tatami.

Sur cette considération très « mode et travaux », j’attire votre attention sur un détail signifiant. Dans cette image sont réunies trois générations sous un même toit : le Japon reste une société pétrie des idéaux néo-confucianistes sur le respect dû aux ancêtres et aux aînés, alors rien de bien étonnant ! En fait, manque à l’appel un personnage important : dans la famille Kashi, je voudrais…le père ! Papa Kashi appartient probablement à la horde des salarymen. Le terme fut inventé au Japon pour désigner les employés de bureau occupant des postes administratifs dans des entreprises privées. Le père en col blanc n’est pas toujours rentré : peut-être que ses collègues masculins l’ont entraîné dans le hashigozaké : la tournée des bars ! Et bien, qu’il n’espère pas trouver de gâteau à son retour ! Maman Kashi aura sa petite vengeance : comme 62% des femmes actives, elle s’est vue contrainte de quitter son emploi après sa première maternité, par manque d’encadrement législatif et social adéquat. Visiblement, l’égalité homme-femme n’est pas encore acquise, même dans une publicité de 2010 !

Autre détail qui pourrait sembler anodin : regardez cette répartition autour de la table basse. Fils Kashi a le droit à tous les égards et la place d’honneur. En position centrale, c’est sur lui que reposent les espoirs de la famille Kashi. Si nous pouvions un instant contempler l’intérieur de cette maison, nous verrions sans doute le fils assis de manière à pouvoir admirer le tokonama, cette alcôve au plancher surélevé dans laquelle sont exposés un vase de fleurs, un objet d’art ou un rouleau peint. Heureux détenteurs d’une maison traditionnelle japonaise, respectez cette règle de courtoisie : la place d’honneur – en face du tokonama – revient toujours à vos invités.

Le fils sera-t-il un bon salaryman comme son père, une fois son diplôme universitaire obtenu ? Autant bien le nourrir en prévision ! Fille Kashi, en pull-over rose (forcément !) et couettes assorties, a réclamé plusieurs fois un gâteau mais sa supplique n’a pas été entendue. Mamie Kashi était bien trop occupée à passer une main affectueuse dans la tignasse brune de son petit-fils. De guerre lasse, Fille Kashi n’a pas attendu l’autorisation maternelle pour se resservir. Qu’elle comprenne très vite la place qui lui revient autour de la table !

Fille Kashi songe parfois à la vie d’aristocrate japonaise qu’elle aurait aimé mener : des plats copieux et raffinés servis sans avoir à lever le petit doigt ! Mais tout a un prix. Jugez-en par vous-même avec cette peinture murale (nous ne débattrons pas ici de ses qualités esthétiques) croisée dans un tunnel d’Hiroshima.

Ces dames de haut lignage arborent la coiffe féminine qui prévalut pendant plusieurs siècles à la Cour : le suihatsu qui consiste à laisser pousser les cheveux jusqu’à terre, sur une longueur supérieure à la taille. Idéale pour confiner la gent féminine dans l’espace domestique !

A bientôt,

Cyril

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