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Angkor à ma porte! (03-03-19)

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A tous les Parisiens suffisamment courageux qui tenteront peut-être un jour l'aventure extra-Périph', sachez que la région francilienne recèle quelques trésors parfois méconnus du public...Je vous emmène aujourd'hui dans le Val-de-Marne, ou plus précisément dans la commune de Nogent-sur-Marne. A l'orée du Bois de Vincennes et aisément accessible via le RER A (toujours une petite pensée pour nos amis non-motorisés), la découverte du Jardin d'Agronomie Tropicale a toujours de quoi surprendre le primo-visiteur.

Nous sommes dans un ancien Jardin d'Essai Colonial, inauguré en 1899 et se développant sur une surface de 4 hectares. A cette époque, la France affiche la volonté d'accroître les productions agricoles de ses colonies afin d'améliorer son approvisionnement en thé, cacao et épices. Dans ce contexte, le Gouvernement implante sur le site des plants de caféiers, cacaoyers, bananiers et autres arbres aussi précieux qu'exotiques.

En 1907, le lieu est jugé idéal pour accueillir quelques pavillons à recycler de l'Exposition coloniale de Marseille, exposition qui avait été organisée un an plus tôt. On restructure le jardin en le divisant alors en deux parties distinctes: l'une dédiée à l'Afrique et l'autre vouée au continent asiatique. Sortiront subitement de terre des villages indochinois et congolais, suivis d'une ferme soudanaise et d'un campement touareg...Et pour que le tout soit confondant de réalisme, les habitants sont inclus! Oui, les "zoos humains" étaient hélas dans l'air du temps. En tout cas, ces formes humiliantes d’exhibitionnisme n'empêcheront pas le Tout-Paris de la Belle Epoque de se précipiter à Nogent (deux millions de curieux entre les mois de Mai et Octobre 1907 tout de même!). 


Après cette période d'euphorie, le site entrera dans une douce dormance de près d'un siècle. Les années passent tandis que la végétation occidentale reprend progressivement ses droits sur les plantes tropicales incluses (seuls les bambous semblent ne pas avoir lâché l'affaire!). Les bâtiments se détériorent peu à peu, envahis par les herbes folles...Petit sursaut d'intérêt après la Première Guerre Mondiale quand on décide d'y disséminer ici et là des monuments aux morts, à la mémoire des soldat originaires des anciennes colonies. Puis de nouveau l'oubli!

La ville de Paris fait finalement l'acquisition d'une partie du jardin en 2003, dans l'intention de redresser les bâtiments parfois à l'état de ruines, et l'ouvre au public trois ans plus tard. Force est de constater, suite à une récente visite sur place, que le pari est encore loin d'être gagné...De vous à moi, ce sont surtout les "folies" d'inspiration asiatique qui attireront l’œil du badaud venu se perdre dans les bosquets. Ainsi, vous serez accueilli par une monumentale Porte Chinoise qui avait été installée autrefois dans l'exposition coloniale du Grand Palais. 

Elle n'est désormais plus que l'ombre d'elle-même, couleur vermillon délavé...Mais il faut l'imaginer à la Grande Epoque, en 1922 par exemple, lorsque le roi Khai Dinh, souverain du Annam (la région, située au centre de l'actuel Vietnam, fut placée sous protectorat français entre 1883 et 1948) et invité officiel de l'Exposition Coloniale cette année-là, eut le loisir de passer sous son linteau sculpté! L'homme avait été porté sur le trône par l'Etat Français en 1916 et, avouons-le, ne disposait pas d'une grande côte de popularité à l'intérieur de son propre pays...

Mais revenons plutôt à notre porte chinoise:ayant subi d'importantes dégradations après le passage de la tempête Lothar en 1999, il fut décidé de restaurer sa toiture en 2011 et de démonter ses personnages sculptés. Des ornements ne restent à présent que les empreintes...Tempus edax, homo edacior...

Le vestige le mieux conservé demeure sans doute l'esplanade du Dinh: sur celle-ci avait été remonté en 1907 un temple de l'Exposition Coloniale. De celui-ci, il ne reste hélas pas grand-chose après un incendie criminel survenu en 1984. En 1992 est érigé au même emplacement un "Temple du Souvenir" : il s'agit d'une petite pagode rouge vif, en mémoire des soldats d'Indochine. 

Devant celui-ci trône une imposante urne dynastique en bronze...Ce modèle à trois pieds est identique aux neufs jarres volumineuses  que l'on peut admirer au palais impérial de Hué. Vous voilà immédiatement transporté à plus de 9000km de Paname, en plein Vietnam! 

A quelques mètres, c'est plutôt dans une ambiance khmère que vous serez plongé: après être passé devant un Monument "Aux Cambodgiens et Laotiens morts pour la France" (une étonnante construction en ciment armé, réalisée par le sculpteur et staffeur Emile Auberlet en 1927, et apparemment moulée sur des originaux à priori khmers) prenant l'aspect d'un phnom (temple) ou reliquaire bouddhique, vous vous retrouverez nez-à-nez avec un nâga! Le nâga, serpent polycéphale tout droit sorti de la mythologie hindoue, fait office d'intermédiaire entre le Ciel et la Terre. Dans la région d'Angkor, de longues chaussées à balustrades en forme de nâga symboliseraient ainsi l'arc-en-ciel...Over the Rainbow...

Pour la petite histoire, le monstre que vous croiserez à Nogent est un mâle! Car dans l'iconographie khmère, la règle est immuable: les spécimens femelles sont dotés d'un nombre pair de têtes! Comptez donc!

Si toutes ces heures interminables de vol à destination de l'Asie vous effraient, vous savez donc ce qu'il vous reste à faire...

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