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Belle fait gore (11-06-20)

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Derrière ce titre accrocheur et cette formulation prometteuse, je m’intéresse aujourd’hui à ces récits macabres qui ensanglantent les cimaises du musée du Louvre. N’espérez aucun happy end avec ce billet ! Ce choix est assez révélateur de l'état d’esprit qui m'a hélas animé durant cette période de pandémie : devoir supporter, quasiment 24h/24h pendant huit semaines de confinement, les monstres, euh…,pardon les enfants, de mes voisins a fait naître progressivement, dans mon esprit abêti, des pulsions de meurtre et de vengeance…

Je pourrais rédiger des heures et des heures sur le sujet...Mais je me suis concentré sur trois toiles qui m'ont, à plusieurs reprises interpellé lors de mes visites...Peut-être parce que la violence y est exprimée de manière plus subjective...

●"Horror humanum est": L’horreur est humaine! On attaque avec un tableau ayant pour titre « Scène de la Saint-Barthélémy ». Il fut peint par le français Joseph-Nicolas Robert-Fleury et présenté au Salon de 1833. Robert-Fleury était doté d’une imagination particulièrement vive dès qu’il s’agissait de représenter les incidents tragiques de l’Histoire !

La scène figurée ici se déroule le 24 août 1572, aux premières lueurs de l’aube. De goguenards catholiques, en hauts-de-chausses, viennent d’entrer dans les appartements de François de Bourbon prince de Conti, un cousin germain du futur Henri IV, élevé dans une famille très attachée au protestantisme. C’est le jeune homme qui apparait ici terrorisé au pied du lit ! Le pauvre : à peine âgé de 14 ans au moment des faits ! Le vieillard rejeté au sol à ses côtés, au visage digne et résigné, se nomme Briou : c’est le gouverneur du jeune prince. Rapportons un détail sympathique : par goût de la farce et excès de zèle sans doute, le « commando catholique » décida, de recouvrir entièrement l’adolescent du sang du vieil homme ! Après ce baptême d'hémoglobine, François sera contraint de se convertir au catholicisme…

Lors des massacres perpétrés dans la nuit du 24 août 1572, des dizaines de cadavres de nobles huguenots, venus assister au mariage de Marguerite de Valois avec Henri de Bourbon, seront trainés à travers les rues de Paris et entassés dans la cour du Louvre.

Hommes, femmes, enfants sont tués, déshabillés et jetés dans la Seine (on pouvait, selon certains témoins, traverser à pied sec le fleuve en marchant sur les cadavres !). Des milliers des morts à Paris vont aller s’échouer dans le coude formé par le fleuve, face à l’actuel Trocadéro. La chaleur estivale accélérant leur décomposition, on réquisitionna les fossoyeurs du cimetière des Innocents pour ensevelir au plus vite 1200 dépouilles…Que ce témoigne sur les Guerres de Religion égaye un peu votre dernière journée de confinement !

●Autre sujet tragique : « Le supplice d’une vestale » peint par Henri-Pierre Danloux et présenté au Salon de 1802. On peut admirer cette toile dans l'aile Sully, au second étage du musée du Louvre.

Les vestales, au service de la divinité italique Vesta, devaient demeurer vierges et s’astreindre à une pureté de mœurs absolue le temps de leur sacerdoce (30 ans tout de même !). Elles entretenaient quotidiennement le feu sacré dans le temple de la déesse (au sud-ouest du Forum Romain). En contrepartie, elles disposaient d’un statut juridique particulier : alors qu’une femme romaine demeurait mineure toute sa vie, les vestales étaient affranchies de l’autorité paternelle et exemptées de la tutelle…

Mais si l’une d’elles était convaincue de relations coupables, alors les représailles s’avéraient terribles ! On la fouettait entièrement nue puis on l’habillait comme une défunte, avant de la conduire sur la colline du Quirinal où elle était enterrée vivante dans une chambre souterraine, avec un peu d’eau, quelques provisions et une lampe à huile (enterrée à l’intérieur même de Rome : quel privilège !). L’amant, lui, était battu à mort avec des verges…

« Et si un enfant naissait de cette union ? » me demanderez-vous. On le considérait alors comme impur et le rejeton était tout simplement jeté dans le Tibre ! A chaque problème sa solution. Ainsi était rétablie la pax deorum, la paix des dieux, qui avait été rompue par cette souillure ! C’est l’empereur chrétien Théodose qui abolira officiellement le collège des vestales en 389.

Cette jeune femme agenouillée et suppliante, bientôt condamnée à ne plus jamais voir la lumière du jour, nous rappelle que les histoires d’amour finissent mal…en général…

●Enfin, après les massacres de la Saint-Barthélemy et les vestales enterrées vivantes, si on parlait un peu infanticide avec un tableau du peintre français Paul Delaroche ? « Edouard V et le duc d’York » remporta un vif succès auprès du public et de la critique lors du Salon de 1831. Après cela, elle demeura pendant des années l’une des œuvres les plus célèbres du musée !

Habituellement, je n'éprouve aucune compassion pour les ressortissants de la Perfide Albion, mais là...On y voit les fils du défunt roi Edouard IV, assis sur un lit à baldaquin dans une cellule obscure. L’héritier du trône d'Angleterre et Richard, son frère puiné, ont été enfermés dans la sinistre Tour de Londres sur ordre de leur oncle Richard, duc de Gouclester. Ce dernier fera finalement étouffer les enfants en 1483…Usurpant les droits de son neveu, il peut ainsi monter sur le trône sous le nom de Richard III…Cet épisode dramatique est popularisé par la pièce éponyme de Shakespeare.

Paul Delaroche, membre de l’Institut et professeur réputé à l’Ecole des Beaux-Arts, s’était spécialisé dans les sujets tirés de l’Histoire d’Angleterre et des malheurs de victimes célèbres. Magnicide ou régicide : recette toujours payante ! Reconnaissons au peintre un sens évident du suspens dramatique : les enfants ont interrompu leur lecture en raison d’un bruit suspect…Richard, inquiet, tourne la tête vers la porte de la chambre tandis que leur chien observe le filet de lumière sous celle-ci…On voit s’y inscrire l’ombre d’un pied : celui de l’homme de main venu accomplir la sale besogne ?

Edouard V, visage pâle et résigné, nous regarde d’un air mélancolique…Il n’aura été roi que deux mois durant…Né au mauvais endroit, au mauvais moment !

Après les tableaux, je m'attarderai bien, dans une prochaine publication, sur le patrimoine sculpté de la vénérable institution: tremblez, lecteurs et lectrices, vous avez été prévenu(e)s !

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