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Comme singe et chat! (17-02-2014)

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A quoi correspondent les trois petits singes en ouverture de la rubrique Modalités ? Et oui, nos trois acteurs simiesques réunis sont une des images les plus célèbres du Japon.

Pour saluer ces trois primates, il faut se rendre jusqu’à Nikko(« Lumière du Soleil »), un haut lieu touristique nippon que j’ai eu la chance de visiter en septembre 2010.

Imaginez la scène : il y a plus de 1200 ans, un moine bouddhiste remarquable du nom de Shodo Shonin serait parvenu à traverser sur le dos de deux gros serpents (sans doute sermonnés par les dieux pour les rendre plus dociles) un fleuve de montagne et là, aurait établi le premier temple de Nikko. Cette légende nous rappelle au passage que le bouddhisme est certes une religion non-violente mais qu’elle reste avant tout une religion missionnaire . La transmission de la bonne parole bouddhique est un devoir de croyant. Le Bouddhisme est redevable à ces moines zélés et pénétrés de leurs convictions, qui n’hésitèrent pas à emprunter des chemins parfois périlleux pour diffuser leur doctrine.

En tout cas, le ton est donné : on se trouve sur un site remarquable, teinté de magie. D’ailleurs, un vieux dicton japonais assure qu’ « il ne faut jamais dire kekko (merveilleux) avant d’avoir vu Nikko ! ». Comme je ne tenais pas à restreindre mon vocabulaire, je me suis donc exécuté…

Comme tous les autres touristes, je me suis rué en 2010 vers le sanctuaire le plus remarquable, perdu dans une forêt de cryptomères géants (explosion de chlorophylle et ambiance « Géant Vert » garanties) : leTôshôgû. Si vous espériez à l’issue de votre ascension vous délasser dans un petit espace zen, alliant sobriété et dépouillement…vous vous êtes assurément trompé d’adresse.

Les bâtiments, très nombreux, sont surchargés de décorations sculptées (je confirme). Les spécialistes parlent même d’un « style Nikko ». Tout a été consciencieusement travaillé, soigné jusqu’au détail, méticuleusement apprêté pour accueillir l’âme divinisée deTokugawa Ieyasu. Ce guerrier n’était pas un tendre mais il est respecté comme le fondateur en 1603 d’une dynastie héréditaire de shôgun (ça, c’est l’abréviation que tout le monde connait ; le titre complet est sei-i-tai-shôgun « gouverneur militaire contre les Barbares »…Ambiance…) qui dirigea avec poigne le pays jusqu’en 1867.

Les visiteurs n’oublient jamais de s’attarder devant l’écurie sacrée, vers l’entrée du sanctuaire-mausolée.

Comme vous le constatez, difficile de l’immortaliser en numérique sans deux-trois Homo Sapiens gravitant autour.

C’est le seul bâtiment dont les murs ne soient pas laqués. Sur l’auvent, au-dessus de la porte, ces trois singes de bois brut vous accueillent. Le premier se bouche les oreilles, le deuxième couvre sa bouche, le troisième dissimule ses yeux...Précepte bouddhiste qui vous est ici dispensé : ne pas voir le mal, ne pas dire le mal et ne pas écouter le mal…Voilà la clé du bonheur ! J’ai ainsi failli trois fois puisque j’ai vu le mal à travers une bénigne affichette publicitaire, dit du mal sur la famille Kashi (voir billet du 08 février) et que vous avez écouté le mal en lisant mon article.

Pourquoi une écurie d’abord ? Depuis la Préhistoire, les chevaux blancs (shimme) considérés comme divins transmettent aux cieux les souhaits des fidèles. De nos jours, la plupart des sanctuaires exposent surtout des représentations sculptées de chevaux blancs (le métier de palefrenier ne doit plus susciter de vocation, ou alors c’est tout simplement la crise). Mais l’écurie du Tôshôgû est censée abriter un vrai cheval blanc, présent officiel de la Nouvelle-Zélande à l’archipel japonais. Hélas pour moi, l’animal divin n’était pas en représentation ce jour-là. Je n’ai donc pu lui transmettre mes requêtes à adresser auxkami (les dieux).

Dans ce cas, autant attirer directement l’attention du maître des lieux : Ieyasu en personne ! En me rendant jusqu’à la « Tour du Trésor » abritant ses cendres, je suis passé par un petit corridor qui abrite une autre sculpture célèbre de Nikko. En levant la tête, on aperçoit lenemuri-neko, le chat endormi, sculpté au XVIIe siècle.

Lorsque vous passerez sous le bienveillant animal, n’oubliez pas de le saluer d’un O-Koma-san : « Monsieur venu de Corée ». Toujours considérés comme étant un peu sorciers, les chats furent introduits au Japon par la Corée vers le VIIe siècle. Comme ils étaient très rares dans les premiers temps, ces compagnons poilus furent particulièrement choyés des aristocrates. Ils obtinrent même à la cour de Heian (ancien nom de l’actuelle Kyôto) le privilège du cinquième rang de noblesse, étant ainsi admis auprès des familiers de l’empereur…Et certains s’offusquent lorsqu’ils croisent de fortunées parisiennes faisant des mamours à leurs pomponnés caniches sous l’œil d’un sans-abri…

Voulant obtenir la preuve formelle que mes prières avaient été entendues par Ieyasu, je me suis plié à un exercice auxquels sont rompus les Japonais visitant des temples : la pêche à l’omikuji. Nos amis nippons sont férus de divination (que celui qui n’a jamais consulté son horoscope en dernière page d’un journal me jette la première pierre !) et contre une modeste offrande (un marché très rentable pour les prêtres et les bonzes), peuvent connaître leur avenir sur un petit bout de papier. Si le sort indiqué se révèle mauvais, on le conjure alors en nouant le papier à proximité (si possible sur la branche d’un arbre).

Suspens…suspens…Respiration retenue et front moite, après avoir versé mon obole, j’ai lentement décacheté le petit emballage représentant notre célèbre matou roupillant.

Appréhension face au verdict divin. Je n’ose y jeter un œil. Puis finalement me lance : daikici /très grande chance ! Bingo !

J’aurais pu piocher un billet kyo /mauvaise fortune. Mais après avoir enduré plus de 14 heures de vol pour venir saluer les Tokugawa, j’aurais trouvé cela pour le moins mesquin ! Rassurez-vous : les mauvais pronostics sont plutôt rares. Ou alors votre tête et votre karma ne reviennent vraiment pas aux dieux. Vous connaissez le vieil adage : on ne mord pas la main qui vous nourrit…

A bientôt,

Cyril

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