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L'Elixir du Bolchoï - remède miracle! (02-09-2015)

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Dans la carrière d'un guide-conférencier, il est une maladie plus redoutée que les autres: la laryngite !

Imaginez donc ce que représente l'inflammation du larynx pour un cicérone : chômage technique ! Ça lui ravale sa faconde ! ...Comme un chirurgien habile qui ne pourrait plus faire usage de ses mains !

Bref, c'est tout simplement une catastrophe. Jusqu'à présent, je me targuais d'avoir toujours échappé à ce monstre menaçant qui en veut à nos gorges...mais il ne faut jamais crier victoire trop vite ! Leçon apprise à mes dépends !

Alors que les bambins en culottes courtes regagnent les bancs de l'école, que les marronniers d'Inde font triste mine (cela sent clairement la fin de l'été), je m'apprêtais à attaquer la nouvelle saison touristique 2015-2016, revigoré par trois semaines de vacances dans le Sud de la France !

Et là, après seulement une petite visite de deux heures des Grands Appartements de Versailles (un exercice de plus en plus délicat lorsqu'il faut composer avec les rouleaux compresseurs que représentent les groupes de nouveaux touristes Chinois!), le drame : laryngite et extinction de voix...Une voix que l'on pourrait qualifier de subtil mélange entre un Barry White enrhumé, un Père Fouras en petite forme au sommet de son Fort et une Jeanne Moreau fin de carrière mal lunée...

Quand le qualificatif qui revient le plus souvent dans la bouche de vos amis pour vous définir est "bavard", vous ne pouvez demeurer dans cet état plus longtemps! C'est alors qu'un souvenir fut immédiatement exhumé de ma mémoire (ô Mnémosyne, sois louée!) : une conversation avec une collègue-conférencier plus expérimentée, un vieux loup de mer capable de voguer à contre-courant dans les galeries bondées du Louvre sans jamais sombrer !

Oui, quelques témoignages de solidarité ont parfois lieu dans le milieu ultra-compétitif des guides-conférenciers !

Cette amie m'avait dit un jour : « si tu perds ta voix dans le cadre de ton travail, un seul remède : l'Elixir du Bolchoï » ! Une appellation bien mystérieuse...

Apparemment, ce Sauveur-des-Professionnels-qui-doivent-donner-de-la-Voix, n'est commercialisé qu'à la Pharmacie du Théâtre Français (bon ça y est, vous êtes à présent dans la confidence mais ne l'ébruitez pas trop autour de vous!). Puisque je n'avais pas accès au Solupred par ordonnance, et que j'étais tout de même très curieux de découvrir à quoi ressemblait ce remède miracle, je filais à toute vitesse Place André Malraux (1er arrondissement parisien).

Après avoir salué la Nymphe Fluviale de l'architecte Davioud sur la place (on a beau être forcé au silence, on en oublie pas son statut de guide-conférencier et ses bonnes manières), je pénétrais dans le Saint des Saints.

D'un air décidé, je demandais avec ma petite voix meurtrie « l'Elixir du Bolchoï ». J'étais aussi excité que peut l'être un futur Initié chez les Francs-Maçons ! Quels Mystères du Grand Orateur allaient m'être enfin révélés ? 

La jeune préparatrice, souriante et affairée, me regarda d'un air entendu et en un éclair posa sur le comptoir une petite bouteille avec bouchon-pipette (sa chorégraphie bien orchestrée me laissa penser que le secret n'était pas si bien gardé et que j'étais peut-être le dernier de ma corporation à connaître le remède!)

J'avoue, une petite déception passagère me traversa! Question emballage et mise en valeur du produit, la Pharmacie pouvait mieux faire (en revanche, un accueil Trois Etoiles!). Peut-être m'attendais-je à un flacon Art Déco, une fiole finement ouvragée...Jugez vous-même par la photo. 

Quand je repense à ces marchands Japonais qui réussirent un jour à me faire saliver pour trois malheureux gâteaux aux haricots rouges car superbement emballés...

En tout cas, la guêpe n'est certainement pas folle : afin de ne pas tuer la poule aux œufs d'or, la composition du remède-miracle ne figure pas sur le flacon. Un laconique « elixir du Bolchoï » imprimé sur une vignette blanche et circulez !

En fouillant sur Internet un peu plus, je suis tombé sur « extrait fluide glycérine à base d'Erysismum »...Mais oui, bien sûr, l'erysismum ou « plante des orateurs »! Mais vous avouerez que chercher à rompre le mystère casse un peu la magie (et peut-être l'efficacité de mon médicament)!

En ouvrant la bouteille, une odeur pas très agréable envahit immédiatement mes narines ! Excellent ! Plutôt bon signe ! C'est une loi universelle mais plus un médicament sent mauvais et plus son efficacité est indiscutable !

Après avoir avalé quelques gouttes d'un liquide marron foncé (il faut apparemment réussir à en ingurgiter une vingtaine d'affilée), j'attends à présent la délivrance !

En tout cas, l'anecdote autour de l'Elixir du Bolchoï est plutôt sympathique et mérite d'être conté ! Le Théâtre du Bolchoï aurait été invité pour quelques représentations à l'Opéra Garnier au début du XXe siècle. Mais avant que les artistes Russes ne montent sur scène, le drame survint: extinction de voix quasi-générale ! Le directeur du « Grand Théâtre », imperturbable et sans doute très respectueux des recettes que lui avait apprises sa grand-mère durant sa petite enfance, se rendit alors dans la pharmacie la plus proche et indiqua au pharmacien les ingrédients de son remède miracle !

Comme vous vous en doutez, le soir même, les chanteurs firent un triomphe ! Et le pharmacien, bien chanceux de son côté, conserva l'exclusivité de cet élixir! C'est toujours le cas un siècle plus tard !

Avec les jours décroissant et le thermomètre chutant lentement mais sûrement, si un jour vous sentez votre voix malmenée, vous connaissez désormais l'adresse : pharmacie de la Comédie-Française, 2 place André Malraux à Paris ! Il parait que c'est très efficace: parole (retrouvée) de guide-conférencier!

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