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Ma vie de dépoussiéreur au musée d'Orsay. Chapitre I (02-05-2016)

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Dans cette rubrique "Clins d’œil", j’ouvre un nouveau chapitre aux accents particulièrement nostalgiques. Les lignes qui vont suivre nous renvoient directement à l’année 2007, presque une décennie en arrière…

A l’époque, il fallait que je finance la fin de mes études à l’Ecole du Louvre. Depuis le temps que je traînais mes guêtres pavillon de Flore : je plains mes chers parents qui ont cru voir se reproduire chez eux le scénario tragique du film « Tanguy » d’Etienne Chatiliez! Ou que je puisse éventuellement m’offrir un café-crème à une terrasse parisienne sans éprouver de remords devant l’addition…

Bref, je finis finalement par trouver LE job étudiant rêvé, surtout quand on s’est lancé tête baissée dans des études en Histoire de l’Art !

Par l’entremise d’un ami, (Xavier pour ne pas le nommer : grâces soient rendues à celui qui, dix ans plus tard, est devenu docteur ès Histoire de l’Art), je devins « vacataire rattaché au service de la conservation du musée d’Orsay » (du moins est-ce qui était mentionné sur ma fiche de paye). Ca, c’était pour la forme et pour satisfaire au jargon administratif.

Dans les faits, je fus, une année durant, « dépoussiéreur ». Oui, « dépoussiéreur d’œuvres d’art » ! De quoi faire mourir d’envie quelques camarades de promotion qui, eux non plus, n'auraient pas été effrayés par la perspective de se salir les mains…

Ma mission fut la suivante : dès que la noble institution fermait ses portes au public (à savoir les lundis – cela n’a point changé en 2016), je devais m’empresser de nettoyer sculptures et cadres de tableaux avec mon petit matériel de pourfendeur de poussières ! Une noble tâche dont je me suis acquitté avec beaucoup d’enthousiasme (du moins, dans les premières semaines). Dans mon combat contre la Saleté, à moi les Meules en série de Claude Monet (sans touriste Américain collé devant) ou les petites danseuses d’Edgar Degas ! Je pus ainsi briser LE tabou dans un musée : toucher, toucher et toucher encore les œuvres ! C’est étrange de me dire que ces sculptures académiques et moins académiques que j’ai caressées, frottées, époussetées, il faut à présent, en ma qualité de guide-conférencier, que je les protège des assauts répétés d’enfants chahuteurs et toujours prêts à bondir !

Les photographies que je souhaite partager ici avec vous constituent des documents de première importance : s'y dévoilent des espaces d'exposition qui n'existent plus en l'état! En effet, le musée d'Orsay a depuis opéré une nouvelle mue fin 2009, en restructurant notamment son « Pavillon Amont » (l'ancienne salle des machines de la gare d’Orsay). Et quand on effectue une comparaison "avant" / "après", le verdict est sans appel: le musée dédié à la période 1848-1914 a été bien inspiré de faire peau neuve! Depuis, à Orsay, on s’est pris de passion pour les cimaises de couleur…D’après Guy Cogeval (président de l’établissement public depuis 2009) « le blanc tue toute peinture en dehors de l’Art du XXe siècle et de l’Art contemporain »…J’ai tendance à le croire !

La qualité des photos sera certes discutable…mais je vous parle ici d’un temps que les moins de dix ans ne peuvent pas connaître : c’était une ère sans Instagram ou Twitter... Apple venait à peine de lancer son premier Iphone: la Préhistoire en somme!

Souvent le grand public imagine que les jours officiels de fermeture, les musées s’endorment, retombent dans une douce léthargie après avoir affronté les hordes de curieux tout le reste de la semaine. Que nenni ! La ruche bourdonne constamment, presque 24h/24h. Elle ne s’arrête jamais : réparations, nettoyage, inspections, accueil de visiteurs VIP, déménagements d’œuvres, installations….Dans ce petit ballet d’agents tous dévoués à dame Culture, je me posais là, petit dépoussiéreur arpentant l’ancienne gare de l’architecte Victor Laloux!

Homme de l’ombre, j’ai disposé d’un privilège rare : celui de pouvoir approcher de près, de très près, les Grands Chefs d’Oeuvre. La première fois, c’est avec une vive émotion mêlée de crainte respectueuse que l’on passe le chiffon sur le cadre un peu chargé d’"Olympia"…Après s’être regardés dans les yeux avec Victorine Meurent, et sans témoins gênants, on se rappelle alors les heures de cours en 3e année à l’Ecole du Louvre, à étudier en long, large et en travers la peinture de Edouard Manet.

De même, on s’attendrit devant le tableau "Femmes au jardin" de Claude Monet, se rappelant que la toile peinte vers 1866 est une des préférées de votre chère Maman ! Ah ! Si vous pouviez emporter en toute discrétion cette peinture de 2,5 sur 2m, après votre journée de travail, afin de faire un magnifique présent à votre génitrice à Noël !

A fréquenter et côtoyer les Impressionnistes, les Nabis, les Pointillistes et tout le gratin dix-neuvièmiste, j’en oubliais bien volontiers les quelques feuillets que me réclamait à corps et à cris mon directeur de mémoire !

 

Si j’avais été suffisamment familier avec les hautes instances du musée d’Orsay, j’aurais suggéré le remplacement de l’évasif terme « vacataire » par le bien plus concret « auxiliaire kinésiste pour rondes-bosses ».

Si cette chère "Méditerranée" (un bronze de 1902) de Maillol était dotée de la parole, elle vanterait sans doute nos petites séances de relaxation du lundi. Je suis sûr que ses rondeurs presque « boterotesques » (ce terme n’existe pas, il est anachronique dans le cas présent mais je m’en fiche : je le signe, je l'assume, c’est moi qui tiens le chiffon, na !) n’attendaient que moi sur la Terrasse Lille du musée chaque début de semaine.

En digne fils de la Côte d’Azur (« Mefi sieu Nissart» est mon héritage), je tenais à ce que cette œuvre bien titrée soit particulièrement chouchoutée. Ses sœurs eurent moins de chance quand André Malraux se décida en 1965 à les disséminer dans les parterres du jardin du Carrousel ! Elles composent aujourd’hui avec les graffitis, les escaladeurs espiègles ou les accolades embarrassantes que les touristes veulent immortaliser sur la pellicule (je sais, c’est l’hôpital qui se moque de la charité…)

Lorsqu’on est promu dépoussiéreur dans un musée, très vite la déformation professionnelle prend le dessus : on finit par ne plus penser esthétique mais pratique. Dans le cadre de mes études en muséologie, on me rappelait régulièrement que les réserves de sculptures constituent les réserves « sales » d’un établissement culturel. Je ne peux que confirmer !

Ce petit boulot m’a fait développer une légère amatophobie – une crainte exagérée de la poussière. Fibres et débris fins se retrouvant en suspension dans l’air ont à jamais bouleversé mon panthéon artistique et mes accointances. Après cette année passée à Orsay, mon cerveau a opéré une séparation nette entre les artistes qui ne salissent pas (les gentils) et les artistes qui s’empoussièrent (les vilains) ! Comme un critique d’art muni d’un bassoumètre !

Auguste Rodin supprime têtes, bras (Son "Homme qui marche" de 1905 est une joie pour le plumeau) de ses sculptures ? Parfait ! Il nous facilite la tâche ! En revanche, on aime déjà un peu moins sa monumentale "Porte des Enfers"

Dans la même logique, on idolâtre le sculpteur animalier François Pompon. Qu’il avait bien raison de s’intéresser à « l’essence même de l’animal ! », ce génie venu du Morvan ! Les formes arrondies de son "Ours Blanc" glissèrent parfaitement sous ma chamoisette. Un délice ! Que nous nous sommes bien entendus, cet ursidé à l'air bonhomme et moi ! Je lui garderai à jamais une place particulière dans mon petit cœur de cicérone car il est la première œuvre que j’eus jamais à commenter…C’était en 2004 lors des « Nocturnes Jeunes » du musée d’Orsay : à cette époque, je ne me doutais pas encore que j’allais vouer mes plus belles années à la médiation culturelle.

On déteste par contre les artistes qui affectionnent la pierre rugueuse au détriment du grès émaillé ! Ca écorche le gant du dépoussiéreur : bah, vilain ! On abhorre aussi les statuaires qui se la jouent trop grand format ! Sujet à l’acrophobie (cela fait quand même beaucoup de phobies pour un seul billet), quelle hantise ce fut de devoir s’attaquer à chaque fois au "Monument à Gérôme" d’Aimé Morot: perché à plus de 3 m de hauteur, il était difficile à atteindre ce mirmillon casqué ! Crise de vertige garantie à chaque rencontre sur la Terrasse Seine : comme le rétiaire à ses pieds, il m’a fait mordre la poussière ce combattant-là (un comble pour un dépoussiéreur, non ?).

Et celui qu’on voue le plus aux gémonies, c’est Jean-Baptiste Carpeaux pour avoir commis le bronze "Ugolin et ses fils" (fondu en 1862). Avec ses personnages imbriqués, nombreuses aspérités et fentes traîtresses, il fut et restera mon cauchemar du lundi matin ! Pour la petite anecdote : ayant usé un jour d’une souffleuse pour atteindre ce qui se trouvait derrière les pieds du comte aux goûts culinaires discutables, je finis par en extraire un ticket de métro...datant de 1996 ! Je pense que les vaillants dépoussiéreurs qui me précédèrent à ce poste avaient bonnement et simplement renoncé… 

Alors, on tente de se venger avec ses maigres moyens contre le trop talentueux ciseleur : en dénaturant son œuvre par un set de photos prises sous des angles incongrus et toujours ridicules (puisqu’il n’y a plus de gardien de salle dans le périmètre pour vous empêcher ces crimes de lèse-majesté !). Ci-après, la figure allégorique de l’Europe comme vous ne l’avez jamais vue. Tirée du modèle en plâtre des Quatre parties du monde soutenant la sphère céleste (réalisé vers 1872), elle présente, avouons-le, des formes bien inspirantes. Pour le constater, vous pouvez admirer sa version en bronze, installée en 1874 sur ce qui est aujourd’hui l’actuelle place Camille-Jullian (dans l’axe de l’Avenue de l’Observatoire).

Vous l’aurez compris : à côtoyer de trop près tous ces artistes, on se croit important et on finit hélas par perdre toute déférence pour ces derniers ! Le métier de dépoussiéreur pousse à l’irrévérence ! Mais ce sera l’objet d’un nouveau chapitre ! Alors, à très bientôt !

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