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Ma vie de dépoussiéreur au musée d'Orsay. Chapitre II (23-02-2017)

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Dans le premier chapitre de mon odyssée du petit dépoussiéreur...Qui remonte déjà à mai 2016! Argh, quel comble de laisser cette rubrique "clin d’œil" prendre à son tour la poussière, du fait de mon manque de rigueur et de régularité dans les publications! Désolé de vous avoir tenu la dragée haute! Bref, dans le premier chapitre, je concluais en annonçant que la profession poussait parfois (voire systématiquement) à l’irrévérence…

Je peux à présent l’avouer (quoique je devrais me renseigner, afin de savoir s’il y a prescription en la matière, après dix années écoulées) mais certaines caresses envers ces statues se firent particulièrement polissonnes…Des heures répétées de ménage s’avèrent parfois très ennuyeuses et tous les moyens sont bons pour tromper l’ennui…et accessoirement faire rire le collègue pourfendeur de poussière qui partage vos lundis matins et votre dur labeur à l'intérieur du musée d’Orsay. Mon image de garçon sage va ici voler en éclats mais je prends le risque ! Comme me l’a toujours répété ma grand-mère, puits éternel de sagesse : faute avouée, à moitié pardonnée !

Et puis imaginez ce que l'on ressent à force de côtoyer des tableaux moralisateurs, sombres ou désabusés, du genre la Roue de la Fortune du peintre anglais symboliste Edward Burne-Jones. Quel message fataliste ou désabusé est véhiculé (cas de le dire!) avec cette roue qui écrase un esclave, un roi et un poète tous trois impuissants…Comme il est dit dans le Livre de l’Ecclésiaste : "Vanité des vanité, tout est vanité"…Ben après de telles réflexions, tous les prétextes sont bons pour se détendre ! Carpe Diem les amis !

Les petits gestes attentionnés que nous avions pour toutes ces jolies rondes-bosses eurent parfois le mérite d’intriguer les visiteurs "VIP" pour qui les mots « fermeture » et « horaires » ne s’appliquent jamais! Et oui, quand vous êtes un puissant, un nanti, un nabab, les portes des musées s’ouvriront pour vous n’importe quand, même à des heures indues…Bref, les grands de ce monde eurent régulièrement l'occasion de me voir en pleine action : conférence privée et spectacle burlesque leur étaient alors offerts conjointement sur un plateau d'argent!

Connaissant la phobie des touristes Japonais pour les débordements d’effusions et les rapports trop tactiles en public, par jeu, je redoublais de zèle sous leurs yeux effarés quand nous avions le loisir d'en croiser. Mon chiffon concupiscent traînait un peu plus longtemps qu'à l'accoutumée devant une callipyge beauté…Insistance sur un fessier en bronze par-ci, sur un sein de pierre par-là ou une hanche de marbre (et hélas toujours de marbre, malgré mes efforts répétés!)... L'étudiant irrespectueux que j’étais dans les années 2000 présente aujourd’hui officiellement ses excuses d'homme mûr et raisonnable à l’allégorie Ile-de-France que sculpta Maillol vers 1925. L’œuvre sera de toute façon bien vengée : elle conservera éternellement son éclatante beauté alors que les ridules se multiplieront chaque jour un peu plus au coin de mes yeux…Des générations de dépoussiéreurs se succéderont à ses pieds tandis que sa délicate poitrine ne s’affaissera jamais! 

Je demande également pardon à La Méditerranée, autre œuvre de Maillol qui, malgré son caractère imposant, ne pouvait guère se défendre face à mes chamoisettes lubriques!

Éprouvant en revanche une jalousie mesquine et parfaitement assumée envers ces corps masculins musculeux à l'excès (et qui ne firent et ne feront pourtant jamais le douloureux sacrifice de longues heures passées en salle de sport à soulever de la fonte !), le petit dépoussiéreur se vengeait de ces éphèbes et autres héros sortis tout droit des temps mythologiques de la manière la plus potache qui soit…

Après avoir réussi à dominer ma peur du vide, je parvins enfin à nettoyer correctement le célébrissime Héraklès archer, chef-d’œuvre d’Antoine Bourdelle (praticien de Rodin, né dans le Tarn et Garonne et qui toute sa vie, « sculpta en langue d’oc » - j’adore cette expression !). Le fils de Zeus était à l'époque perché sur son haut piédestal. Depuis, il en est descendu mais on peut toujours l'observer accomplissant un des douze travaux imposés par les Dieux afin qu'il expie ses péchés (il s'agit de la sixième épreuve d’après la tradition antique, si l'on souhaite ici être précis) : tuer les oiseaux du lac Stymphale (de la sympathique volaille qui n'était pas nourrie au grain mais à la chair humaine: un régime alimentaire particulier qui n'est pas encore reconnu par l'Association Française des Diététiciens Nutritionnistes).

L’œuvre avait été acclamée au Salon des Artistes de 1910. Devant ce « morceau de bravoure » comme l’avait qualifiée la Critique de l'époque, on était emballé par l’opposition des lignes de forces contraires, par cet élan du bras et de la jambe tendus qui rencontrent la résistance de l’arc et du roc. Faut avouer, l'effet est particulièrement réussi !

Mais moi, c’est autre chose qui me frappait chez ce porteur de tous les attributs virils. J’assume ce qui va suivre (éloignez d'ailleurs les enfants de l’écran car la prochaine image ne saurait être autorisée aux moins de 18 ans) : voici le fessier du bien doté Héraklès (que les Dieux me pardonnent !) sous un angle que vous ne verrez jamais reproduit dans les ouvrages dédiés ! Impossible d’obtenir un tel cadrage à moins d’être dépoussiéreur accrédité et sans le moindre vigile sur le dos…

Nous avons enfin la preuve formelle qu’Héraklès n’était pas un homme mais bien une divinité ! "Mais comment?" me rétorquerez-vous. Regardez mieux: absence totale d’anus chez notre héros! Détail anatomique omis par le sculpteur Bourdelle. Cette photo en témoigne donc : les Dieux, qui consomment de façon compulsive nectar et ambroisie, ne défèquent jamais ! Comme les princesses des contes Disney en quelque sorte…

Quand de tels outrages à l'Art et au Bon Goût sont commis en toute impunité, sans les moindres représailles, on finit par se croire omnipotent : ce sentiment de toute-puissance est surtout magnifié quand on s'attaque au nettoyage la maquette en plâtre de l’Opéra Garnier…Cette coupe longitudinale du plus beau bâtiment construit sous le Second Empire à Paris se laisse encore admirer au fond de la grande allée centrale du musée. 

Face à cette réduction de la treizième salle de spectacle construite à Paris, on se sent un peu comme le gorille humanoïde géant King Kong au sommet de l’Empire State Building ! Dans notre mauvais remake à nous du film éponyme sorti en 1933, je me rappelle que mon collègue (Xavier pour ne pas le nommer !) aimait parfois placer, en lieu et place d’une actrice Fay Wray, une petite figurine type Lego dans une des loges de la salle de spectacle miniature…C’était toujours un grand plaisir de retrouver la dite figurine une semaine plus tard, passée quasi-inaperçue dans ce temple de la Musique en modèle réduit ! 

Dans nos délires autocrates, on s'amusait aussi à bouleverser les compositions picturales qui nous déplaisaient! Pour exemple : Les disciples Pierre et Jean courant au sépulcre le matin de la Résurrection…une huile d’Eugène Burnand peinte en 1898. Ce peintre suisse s’était spécialisé dans des scènes religieuses et des paysages de campagne…Mais j’ai toujours trouvé qu’il manquait un petit quelque chose, une présence, dans cette composition. Avec ces deux personnages aux regards habités, tendus vers le petit côté du tableau baigné dans une lumière d’aube méditerranéenne, cela laisse un grand vide dans la partie droite de la toile…Comme me le disait également ma grand-mère (décidément, celle-ci est à l'honneur) : « Jamais deux sans trois ».

Et puisque la Nature a horreur du vide, hop, pour « garnir » le grand côté du tableau où il ne se passe décidément pas grand-chose, pourquoi ne pas rajouter un personnage apocryphe mais ô combien sympathique, à savoir l'auteur du présent billet? Et considérez un peu ce vieux tee-shirt que j'arbore avec ange et démon se combattant...De quoi renforcer la portée symbolique de ce tableau! Et question regard halluciné, mes chers Pierre et Jean, j'estime ne pas être en reste! 

Pour conclure cette expérience de petit dépoussiéreur au musée d’Orsay, je rédigerai sans doute d’ici la fin de l’année un troisième et dernier chapitre consacré au département Art Nouveau (sinon rendez-vous en 2018) ! Imaginez un seul instant le cauchemar que cela représentait : commodes, bureaux, armoires, montants de lits et autres travaux d'ébénisterie à foison…supports idéaux pour que s’y accumulent lentement mais sûrement les matériaux particulaires (j'ai bien failli détester le "style Nouille" suite à mon passage au 1, rue de la Légion d'Honneur!)…Tiens, puisque nous étions dans les mythes antiques un peu plus tôt, je vous dirais que c’était un peu comme le rocher que le pauvre Sisyphe devait faire rouler au sommet de sa colline aux Enfers: une tâche difficile, interminable et pour être honnête, parfaitement vaine…

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