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Quel drôle de bestiaire! (06-07-21)

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Trois longs mois se sont écoulés depuis la publication de mon dernier billet d'humeur sur ce site! Honte sur moi qui me suis installé dans une doucereuse inactivité! Il me faut absolument rectifier le tir! En signe de sincère repentance, j'initie donc un sujet intitulé "Paris animal: drôle de bestiaire".

Pour introduire ma surprenante ménagerie, nous nous rendrons d'abord à l'Hôtel des Invalides (Paris 7e) que fit édifier le roi Louis XIV de 1671 à 1706. Pas peu fier d'avoir fait construire un pensionnat pour ses soldats blessés, le solaire monarque affirmait dans son testament qu'il s'agissait de "la plus grande pensée de son règne".
Le chantier fut supervisé et contrôlé par le célèbre et irascible marquis de Louvois, ministre de la Guerre et Surintendant des Bâtiments du roi Soleil. L'homme, un chouïa vaniteux, en profita pour faire sculpter en divers endroits ses armoiries (trois lézards étoilés) auprès de celles du monarque. Ce dernier s'empressa de les faire effacer au grand dam de François Michel!
Que cela ne tienne! Notre opiniâtre homme d'Etat trouva une astuce pour demeurer à jamais présent aux Invalides : il fit sculpter sur une des soixante lucarnes de la Cour d’Honneur un loup aux yeux grands ouverts : « le loup voit » parmi les séries de trophées, cuirasses, bouches à feu et autres figures héraldiques ! Un rébus des plus efficaces, vous en conviendrez !
Cette légende, certes des plus amusantes, a été apparemment réfutée par des travaux de restauration entrepris en 1998: en guise de Canis lupus, nous aurions plutôt affaire à un ours! Amis des bêtes, je vous laisse seuls juges!

Après les Invalides, nous ferons escale dans la Grande Galerie de l'Evolution (Paris 5e) où nous attend le bon vieux Praslin.
Ce rhinocéros indien mâle de plus de 450kg fut offert à Louis XV par le gouverneur français de Chandernagor en 1770. Une fois arrivé dans l'Hexagone, l'ongulé coule des jours heureux à la Ménagerie de Versailles, faisant la fierté des Bourbons...Jusqu'à l'arrivée des rageux révolutionnaires en 1792!


Sans-Culottes malveillants ou pas, le pauvre Praslin est en tout cas retrouvé gisant dans son bassin le 23 septembre 1793. La dépouille est transférée au Museum deux jours plus tard: délai court mais suffisant pour que le cadavre gonfle énormément. On le mesure sous toutes les coutures, on le dissèque sous une tente dressée devant l’amphithéâtre, on retire le squelette que l'on remonte dans la galerie d’Anatomie comparée. Les organes de Praslin sont répartis dans les laboratoires et son cuir préparé pour être tendu sur une armature en bois. C’était la première opération de taxidermie moderne réalisée sur un spécimen de grande taille!
Une chose est sûre: la technique n'était pas vraiment au point! On utilisa une cage en noisetier reliée à quatre pieds de table d'écartement égal afin de former l'armature du corps...Praslin évoque désormais bien plus une commode d'ébénisterie qu'un noble rhinocéros d'Asie! Impression accentuée par les cuisses gonflées comme des barriques (effet non corrigé de la putréfaction) et le vernis à l'huile dont on badigeonne la peau dépigmentée par le tannage!


Enfin, suprême horreur pour le zoologue amateur qui lira ces lignes: croyant que la corne était brisée, on jugea bon de la remplacer par celle bien pointue d'un rhinocéros noir africain...La grossière erreur ne fut corrigée qu'en 1992, lors d'une restauration.
Parti de son Bengale natal, Praslin en aura vu des vertes et des pas mûres : n'hésitez pas à lui rendre une petite visite de courtoisie lors de votre prochaine virée au jardin des Plantes!

Notre président-financier, dans une de ses célèbres et libérales macronades, nous assurait en 2018 qu'il n'y avait qu'à traverser la rue pour trouver un travail! Vous me rétorquerez "quel lien avec notre Paris animal"?! Et bien, je vous répondrai que l'oligarche avait parfaitement raison! Autrefois, il suffisait même de descendre sur les bords de Seine et simplement remonter ses jupons!
Je m'explique : les berges du fleuve ont longtemps accueilli de nombreuses loueuses de sangsues (la profession, plutôt déroutante parmi tous les petits métiers de Paris, était exclusivement féminine)...des femmes dans la dernière nécessité pour accepter besogne si dégradante!


Après avoir choisi un endroit marécageux ad hoc, l'infortunée retroussait ses hardes et s'enfonçait à mi-cuisses dans l'eau. Là, les charmants parasites venaient s'agglutiner sur les mollets et autres bouts de gras de la courageuse!
L'enjeu était de se retirer à temps: trop tôt et les sangsues se décrochent, trop tard et c'est l'évanouissement assuré (donc la noyade!).
Une fois de retour sur la terre ferme, il fallait décrocher tous ces bubons noirs en se frottant les jambes avec du gros sel ou du jus de tabac. La précieuse récolte enfermée dans une jatte, la loueuse se rendait alors chez les apothicaires du quartier qui utilisaient les sangsues pour purger et soigner les malades ou encore fabriquer drogues et onguents!
Il y avait deux espèces de sangsues: les grosses, fort recherchées, et les petites, plus résistantes mais moins efficaces. Comme il se doit, les premières étaient d’un meilleur rapport et incitaient les loueuses à user d’un subterfuge. Lorsqu’elles ne pêchaient que des petites sangsues, elles gavaient leurs bestioles de sang frais, chez l’équarrisseur, puis s’efforçaient de convaincre l’apothicaire que ces sangsues énormes mais curieusement anorexiques étaient bien de premier choix! Vraiment, quelle charmante profession!

Dans notre animalerie parisienne, ont déjà été convoqués un loup, un rhinocéros puis des sangsues voraces. A présent, nous parlerons d'un crocodile ayant abandonné les régions chaudes pour venir taper l'incruste sur la fontaine Cuvier (au 15 de la rue éponyme, Paris 5e).


Le monument a été réalisé en 1840 pour célébrer le père de la paléontologie. Ainsi, le sculpteur Jean-Jacques Feuchère réalise une hiératique figure de l'Histoire Naturelle, assise sur le flanc d'un lion. Notre allégorie triomphante exhibe une tablette sur laquelle on peut lire la devise de Georges Cuvier : Rerum cognoscere causas (pour celles et ceux qui n'entendent rien aux vers de Virgile : "pénétrer la raison des choses"!).
Aux pieds de la belle batifole toute une ménagerie...C'est là que l'œil exercé remarque immédiatement une anomalie: un crocodile se dévisse le cou à 90 degrés! Cela lui est anatomiquement impossible! Visiblement, le sculpteur ne s'est guère documenté sur la morphologie de l'animal avant réalisation! On pardonnera cette grossière erreur au virtuose du rifloir et de la massette...Mais quand même, ça la fout un peu mal dans un hommage rendu à celui qui enseigna longtemps l'anatomie comparée au Muséum tout proche! Pourquoi pas un jackalope, un dahu ou un haggis sauvage dans ce groupe sculpté tant qu'on y est!

Après un crocodile, pourquoi pas un homard? Le crustacé se fait plutôt discret à Paname, sauf comme denrée de luxe sur les marchés, dans les poissonneries ou chez les nombreux maîtres écaillers. Et pourtant, on peut l'associer à jamais à l’écrivain Gérard de Nerval, génie halluciné qui avait un peu de mal à démêler le songe de la réalité.
En grande difficulté financière, le poète travaille donc beaucoup et accumule les petites missions d’écriture : nègre pour d’autres écrivains, auteur de feuilletons de presse au rabais, rédacteur pour le service public… Seul dans son petit appartement parisien ou avec son carnet dans les rues de Paris, notre cher Gérard ne chôme jamais ! C’est dans ce contexte un peu tendu qu’il va développer, au début des années 1840, les premiers signes d’une folie qui ne le quittera plus jusqu’à son suicide, en 1855 près du Châtelet.
"Et le homard dans tout ça?" me direz-vous là encore!
Anticonformiste et provocateur, Gérard marqua définitivement les esprits en se promenant dans les Galeries du Palais-Royal (Paris 1er) le 21 mars 1841, en compagnie de la dite bestiole – tenue en laisse par un joli ruban bleu – ami pour le moins incongru en milieu terrestre et urbain! Avec ses pattes antérieures armées d’énormes pinces, il devait se déplacer péniblement sur le trottoir parisien au lieu de se la couler douce dans son biotope aquatique. Cette extravagance de trop l’emmènera tout droit en maison de santé (Gérard, pas le homard!). Quand on demandait au poète ce qu’il faisait avec cet étrange compagnon de route, l’auteur des Chimères, très pince-sans-rire justement, rétorquait qu’il avait « le goût des homards qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas et n’avalent pas la monade des gens comme les chiens, si antipathiques à Goethe, lequel pourtant n’était pas fou ». Les décapodes, auxquels un si bel hommage est rendu, applaudissent Gérard de toutes leurs pinces!

L'anecdote que je vous livre à présent est l'une de mes préférées: elle met en scène une discrète et bien irrévérencieuse tortue! En 1889, la France accepte un projet américain visant à ériger dans Paris une statue équestre en l'honneur du marquis de La Fayette, le plus américanophile de nos aristocrates français!
Pour la réalisation du monument, on choisit le sculpteur américain Paul Bartlett. Et pour ajouter un peu de pression sur les épaules de l'artiste, on lui impose comme deadline l'Exposition Universelle de 1900. Un an pour mener à bien le projet: défi insurmontable que le malin Bartlett va relever en proposant un modèle provisoire en plâtre!
On inaugure symboliquement celui-ci au milieu de la Cour Napoléon du Louvre le 04 juillet 1900. Pour l'occasion, on a même sollicité un arrière-petit-fils de Gilbert du Mortier pour dévoiler la statue placée sur un imposant piédestal. So touching!
Les réjouissances passées, Bartlett est sommé de livrer une version définitive en bronze. Mais voilà le hic: réflexion faite, le sculpteur est finalement mécontent de son travail! Huit longues années lui seront encore nécessaires, au cours desquelles il reprendra le costume et la gestuelle du héros.
En juin 1908, Bartlett autorise l'installation du bronze sur son socle, à l'emplacement d'origine: La Fayette y fait office de perchoir à pigeons jusqu'en 1985. Car "Mitteramses" a prévu d'installer là une Pyramide de verre. Exit "le Héros des deux mondes", le voilà relégué vers le Cours-La-Reine (Paris 8e), à hauteur du Grand Palais.


Et c'est ici qu'entre en scène notre cryptodire! Lors de la descente de la statue, on remarque un détail, pour le moins insolite, passé jusque-là inaperçu : une tortue figure à la base du monument, tout près du sabot du postérieur gauche du cheval!! Pied de nez volontaire du sculpteur qui l’a ajoutée en fin de réalisation, afin de se moquer de sa propre lenteur dans l’exécution de son œuvre !

A tous ceux qui ne goûtent guère l'esthétique néoclassique de l'Arc de Triomphe, sachez qu'au même emplacement, un ingénieur illuminé du XVIIIe siècle - un certain Etienne Ribart de Chamoust - proposait d'élever une statue gigantesque d'éléphant!!! Surmontée d'une représentation du roi Louis XV, elle aurait abrité des salles de concert (les larges oreilles de l'animal servant bien évidemment de hauts-parleurs diffusant la musique d'un orchestre logé dans la tête!) mais également des appartements pour des visiteurs étrangers officiels. L'imposante bestiole aurait culminé à une hauteur de 40 toises, soit 80m. 

Ce projet farfelu fut, hélas, vite remisé...Et c'est bien dommage! Je me plais à imaginer que le pachyderme-bâtiment soit parvenu jusqu'à notre époque : la France du XXIe siècle y aurait accueilli, en grandes pompes, le président Biden, la reine Elizabeth II et tous les Puissants! Ah, sûr, cela aurait eu plus de gueule (et de trompe) qu'une poignée de mains sur le perron du palais de l’Élysée!
Finalement, c'est la place de la Bastille, dans la direction opposée, qui recevra un massif éléphant. En 1808, Napoléon 1er le veut en bronze, mesurant 24m de haut et flanqué d'un howdah (palanquin) sur le dos...Une touche exotique dans l'Est parisien qui constituera un judicieux pendant à l'Arc de Triomphe. Recyclage de bon aloi: on fondra les canons pris aux vilains Cosaques pour la réalisation du monument!
Mais l'Aigle chute en 1814, stoppant net la construction...Le chantier prendra un peu de retard. Finalement, en 1833, c'est une maquette en plâtre grandeur nature qui est exposée sur la place. On la doit au sculpteur Charles-Antoine Bridan (Grand Prix de Rome de sculpture en 1791). Le seul souvenir qui nous reste de l'éléphant de Bridan est désormais littéraire: dans le roman Les Misérables (publié en 1862) Victor Hugo mentionne le monument et le transforme en abri de fortune pour le petit Gavroche! Mais en 1846, l'éléphant est abattu par des braconniers-ouvriers à la solde de Louis-Philippe! En lieu et place se trouve aujourd'hui la Colonne de Juillet. Paris n'aime clairement pas les Eléphantidés...

Pour conclure en beauté ce thème "Paris animal" (et surtout parce que je commence à avoir mal à la patte en pianotant sur mon clavier!), révélons la présence d'un trésor dissimulé sous l'esplanade Milne-Edwards, dans le Jardin des Plantes (Paris 5e). En surface, des grilles d'apparence anodine font office de bouches d'aération. Le promeneur distrait, n'y prêtant point attention, ne soupçonnera pas que quelques mètres plus bas se trouve un véritable sanctuaire scientifique: la zoothèque du Museum! Créée en 1984, elle s'étage sur trois niveaux en sous-sol. On y conserve, à l'abri de la lumière et de la chaleur, plus de huit millions d'animaux naturalisés, des plus banals aux plus étranges. Un spécimen de chaque espèce connue, vivante ou anéantie, se trouve ici, conservé dans de l'alcool, naturalisé ou à sec. Noé en serait vert de jalousie!


De plus, ces spécimens servent de référence aux zoologistes du monde entier: figurent dans la zoothèque les étalons à partir desquels fut décrite telle ou telle espèce par des chercheurs pionniers!


Vous rêveriez d'y jeter un œil? N'y comptez point, à moins d'appartenir au clan des "happy few"! Seuls quelques chercheurs privilégiés et chefs d'Etats sont autorisés à franchir les grilles de cette caverne d'Ali Baba!


Dernière anecdote: afin d'aménagement la fameuse zoothèque, on fit disparaître un élégant bassin aux nymphéas se trouvant autrefois sur l'esplanade. Dans les années 1930, des ethnologues sidérés y virent une mésange, ayant perdu sa nichée, donner consciencieusement la becquée à des poissons rouges. Report de l'instant nourricier du volatile sur les poissons...De quoi faire fondre même les cœurs les plus endurcis! Ce fait divers fut repris dans la presse de l'époque...Inspirant quelques années plus tard la célèbre chanson "Un petit poisson, un petit oiseau" (1966) interprétée par la grande Juliette Gréco!

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