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Un cadrage pas si innocent...(09-03-2014)

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Une fois encore, permettez que j’enrichisse la rubrique « Regard sur le Japon » du site. Je tâcherai d’aborder un tout autre sujet dans une prochaine publication. Et que je sois transformé en noppera-bô (fantôme sans visage du folklore japonais que l’on peut croiser par ci par là dans les séries Z nipponnes), si je ne tiens pas ma promesse!

J’aimerais à présent évoquer le musée départemental Albert Kahn, implanté à Boulogne-Billancourt. Cet espace remarquable aux portes de la capitale, et bien méconnu des parisiens, abrite près de 4 hectares de jardins…Des jardins « de scènes » conçus et voulus par Albert Kahn (1860-1940), banquier et riche philanthrope. D’ailleurs, il me faut préciser que les différentes photographies animant la page d’accueil de De Art à Z ont été prises dans le nouveau jardin japonais du site (aménagé dans les années 1990 par le paysagiste Fumiaki Takano). Pour celles et ceux qui ne verraient pas à quelles images je fais allusion, il s’agit de la série déroulante comportant ce fameux cliché de votre serviteur sous un érable, la mine illuminée d’un Lou Ravi (spéciale dédicace à mon père, amateur de santons provençaux devant l’Eternel).

Le musée a accueilli  en ses murs, jusqu’en août 2011, une exposition sobrement baptisée « Clichés Japonais ». Tout est dans le titre ! 94 autochromes présentées au public sur le thème du Japon. Une autochrome ? Kézako ? Hélas, au vu de mes maigrelettes connaissances scientifiques, je ne puis décemment vous expliquer comment fonctionne cette brillante invention. Sachez juste qu’il s’agit du premier procédé industriel de photographie en couleur, inventé par les frères Lumière, et commercialisé au début du XXe siècle. On ne peut alors rêver plus « high tech » pour l’époque…

Albert Kahn, peu avare de ses deniers, demanda à trois de ses collaborateurs d’immortaliser sur plaques le Japon de 1908 à 1926. Ces années charnières représentent une période de profonde mutation pour un pays ouvert désormais sur l’étranger. L’exposition s’intitule « Clichés Japonais » et le terme « cliché » prend ici tout son sens. En ouvrant mon vieux dictionnaire tout écorné, je peux y lire que « cliché » renvoie à l’image négative d’une photo mais peut être également synonyme de « stéréotype ».

Nous y sommes ! Certaines personnes sont convaincues (pour avoir laissé traîner une oreille indiscrète parmi les visiteurs...) que cette exposition pouvait leur proposer une restitution fidèle du Japon à une époque donnée, le début du XXe siècle. Erreur ! Ici, il n’y a aucune prétention ethnographique (d’ailleurs, le contexte de prise de vue n’a jamais été clairement documenté). Tout relève d’une représentation fabriquée par l’image.

Ces clichés ne sont pas des photos volées : il faut se rappeler, qu’avec les balbutiements de la photographie, le temps de pose est toujours très long. Les modèles, statiques et légèrement compassés, se sont probablement fait dicter leur conduite, l’attitude à adopter par le photographe. Il suffit de contempler la photo illustrant l’affiche, celle qui représente un acteur de , vêtu d’une perruque flamboyante…




Acteur de nô dans la pièce Mochizuki, Kyôto 1912

Autochrome de Stéphane Passet, Inv. A 6591

©Musée Albert-Kahn Département des Hauts-de-Seine

Ce qui est offert à notre regard, c’est un Japon éternel, figé…le Japon qu’Albert Kahn affectionne, celui qui selon lui est en train de disparaître et que tout Occidental, moi le premier, aimerait connaître. Tout y passe et notre goût de l’exotisme est satisfait: la geisha au regard fuyant, les acteurs de nô dans leurs costumes somptueux, les jardins de thé…

Les cadrages sont remarquables. Je fais notamment référence à une vue très « romantique » du Mont Fuji.

Le Mont Fuji vu du village de Yoshida, hiver 1926-1927 Autochrome de Roger Dunas, Inv. A56 809

©Musée Albert-Kahn Département des Hauts-de-Seine

Au passage, pour briller en société, sachez qu’au Japon, on ne dit guère « Fujiyama ». C’est vulgaire, pas chic, guère joli ! Yama signifie « montagne ». Et le Fuji, point culminant du pays, est bien plus qu’une simple montagne. Lieu sacré depuis le VIIe siècle, séjour des dieux, on préfère l’évoquer par un déférent Fuji-san. Ce suffixe « san » est toujours placé derrière les noms propres pour témoigner d’une marque de respect. Cela fonctionne comme notre vouvoiement. As-tu compris, ô lecteur-san ?

Si l’on osait élargir le cadre resserré des prises de vue, on y verrait les filatures industrielles, les usines poussant comme des champignons, les Japonais en pantalons à pinces, veste et gilet (surtout depuis que le régime impérial a imposé le costume occidental par décret en 1868 aux membres de la Cour, aux professeurs, policiers, militaires…). Bien entendu, ce Japon-là, inscrit lui aussi dans la course à la modernisation, nous fascine moins. Je ne peux m’empêcher de penser au cliché « Robert le Français, baguette sous le bras, effluves pinard/camembert en guise de parfum ».

A ce propos, le musée Albert Kahn avait déjà présenté au public une exposition « Bretagne » en 2009, toujours axée autour des autochromes. Le livre d’or rendait témoignage de nombreuses réactions ulcérées face à ces représentations archétypales de la péninsule : quoi ? Toutes les femmes vivant au sud-ouest de Quimper ne portaient pas systématiquement la coiffe bigoudène au début du XXe siècle ? Tiens, tiens…

Pour en revenir à Robert, dans la France des années 2010 on continue à savourer des pâtes molles à croûte fleurie associées à une belle baguette croustillante. Et bien au Japon, c’est pareil, certaines choses demeurent tout de même inchangées. C’est là tout l’attrait de l’exposition. En parcourant les différents pôles thématiques, certaines images de mon voyage au Japon me sont revenues immédiatement en mémoire.

Au sein du parcours, est par exemple abordée à plusieurs reprises la question des matsuri. Il s’agit de spectacles religieux et agraires liés au shintô –la religion autochtone du Japon- ou au bouddhisme populaire. Rites expiatoires, beaucoup se déroulent l’été. Certains matsuri (désolé, la langue japonaise faisant fi du genre et du nombre, il m’est difficile de savoir si je dois écrire « certains » plutôt que « certaines »…) sont particulièrement réputés. Un petit film noir et blanc, document de première valeur, a immortalisé la fête de printemps qui s’est tenue au sanctuaire Tôshôgû à Nikko (mais si, le sanctuaire des trois singes savants, voir mon précédent billet « comme chien et chat ») en mai 1917. Cette procession religieuse se déroule encore de nos jours. Durant la célébration, les hommes vont déplacer des mikoshi, des sanctuaires shintoïstes portatifs très ornés. Ceux du Tôshôgû pèsent près de 750 kilos et leurs traverses de bois doivent être posées sur les épaules de pas moins de 75 hommes ! Ce tour de force, digne des numéros de cirque, est fascinant à observer.

Le mikoshi est censé représenter l’âme du dieu : si ce dernier se sent à l’étroit dans son sanctuaire tutélaire et manifeste quelques envies de bougeotte (et oui, on a beau être un kami –un dieu- on aime bien voir du pays de temps à autre), elles sont ce jour-là pleinement exaucées. On use des mikoshi depuis le VIIIe siècle et aujourd’hui encore, on peut les croiser au détour d’une rue. Preuve à l’appui grâce à une photo de vacances. Souvenir, souvenir. J’aurais aimé vous présenter un mikoshi rutilant, un mikoshi qui en impose, comme ceux de Kyôto sur lesquels peuvent tenir en équilibre danseurs et musiciens.

Vous n’aurez le droit qu’à mon petit mikoshi à moi, associé à une fête de quartier. Le quartier en question se nomme Meguro. J’ai eu la chance d’y résider une semaine au mois de septembre 2010. Ce quartier résidentiel, qui constitue l’un des 23 arrondissements spéciaux formant Tokyo, est bien éloigné de l’animation proprement hallucinante du centre-ville. Comme vous pouvez le constater, le panorama est composé de vélos, câbles électriques zébrant le ciel, enseignes publicitaires s’imprimant sur la rétine… le tout saupoudré du sentiment trouble de voir s’empiler des cages à lapin (mais chut, cela doit rester entre nous : depuis les déclarations fracassantes sur le Japon formulées en 1991 par Edith Cresson sur ABC News, ce genre de propos est plutôt mal perçu…). Nous dirons qu’à Meguro, l’espace a été « optimisé » !

Alors que je recherchais un konbini (commerce de proximité ouvert 24h/24) pour acheter quelques douceurs parfum fleur de cerisier, je suis tombé nez-à-nez avec une procession de quartier, transportant fièrement son petit mikoshi. Ah, tiens, c’est jour de fête ? Là, pas besoin de 75 coolies mais est-ce que la ferveur est moindre qu’à Nikko en 1917 ?

Une seconde image montre le mikoshi au repos alors que les acteurs du matsuri se rassemblent autour d’un porche.

Visiblement, il ne s’agissait pas de l’entrée d’un temple. Pourtant, sur le dit porche, on aperçoit les gohei, des bandes de papier blanc pliées en zigzag qui annoncent la nature sacrée du lieu et la présence d’un kami. Je ne sais pas quel kami avait le droit aux honneurs ce jour-là mais sachez en tout cas que ce jour-là, aucune aide divine ne m’a permis de trouver mes sucreries (ce qui est la partie la plus importante de cette histoire, comme vous en conviendrez…). Les gohei seraient des substituts aux offrandes de tissus faites dans l’ancien temps. En tout cas, pour exercer votre œil de lynx, vous pouvez vous amuser à rechercher les différents gohei sur les autochromes de l’exposition Clichés Japonais… Sur le tronc d’un arbre, devant un autel, assurément, vous en trouverez bien un !

A bientôt,

Cyril

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